Infidélité, de Louise Colet (1836)

Infidélité.

Recueil : Les fleurs du Midi (1836)

Eh quoi ! les cœurs liés
Sans mourir se délient ?
Quoi ! les hommes oublient
Comme vous oubliez !

Une autre est la victime,
Mais c'est vous que je plains,
Vous dont rien ne ranime
Les souvenirs éteints !

Quoi ! ces heures si belles,
Qu'on passait confondus,
S'envolent infidèles,
Et ne reviennent plus ?

Ces intimes pensées
Qu'ensemble on échangeait,
Aujourd'hui dispersées,
Vont d'objet en objet !

Quoi ! ces fêtes de l'âme
Que le monde ignorait,
Ces extases de flamme
N'ont pas même un regret !

De tant d'images tendres
À peine on se souvient ;
Des sentiments en cendres
Il ne reste plus rien !

Et le cœur se profane,
Et l'amour se dément ;
Et l'homme se condamne
À ce grand dénuement !

On raille sans souffrance
Ce qui lit le bonheur,
Comme un lâche en démence
Rit en perdant l'honneur !

Avoir mêlé ses larmes,
Ensemble avoir prié,
Avoir, jours pleins de charmes,
Tout connu de moitié !

Soif de l'intelligence,
Élans vers l'idéal,
Luttes de la croyance
Contre un doute fatal.

Aux sources éternelles
Des désirs généreux,
En unissant ses ailes,
S'être élevés tous deux.

Avoir, touchant mystère !
L'un par l'autre inspirés,
Répandu sur la terre
Des bienfaits ignorés ;

N'avoir formé qu'un être,
Bon et grand par l'amour,
Et ne plus se connaître,
Et se maudire un jour !

Oh ! l'âme est avilie
Par cet horrible jeu !
Mieux vaudrait la folie...
Mieux vaut la mort, mon Dieu !

La mort, qui nous sépare,
Promet l'éternité ;
La mort est moins barbare
Que l'infidélité !


Louise Colet.